10 juillet 1985. Après un reportage sur un défilé de mode à l’hôtel George V, je rentre tranquillement à la rédaction d’Associated Press en début d’après-midi. J’ai encore mon casque de motard sur la tête quand Bernard Ferret, le rédacteur de permanence au service photo, me tend une dépêche en me disant :
– J’ai ça qui vient de tomber : ton bateau a un problème.
Je lis : « Navire Rainbow Warrior de l’organisation Greenpeace coulé dans le port d’Auckland suite à explosion, deux membres de l’équipage sont manquants…»
Travailler pour la plus grosse agence de presse mondiale abolit le temps et les distances. Je suis l’un des premiers à apprendre en France ce qui vient de se passer deux heures plus tôt dans un pays situé à douze fuseaux horaires. Je m’assieds. C’est forcément une erreur. Mes collègues d’AP à Auckland se sont forcément trompés. Ce n’est pas possible, pas le Rainbow, le bateau qui a la coque rivetée et soudée la plus solide du monde
Une heure plus tard, la première photo tombe. Pas de doute, c’est bien « mon » bateau. Il est couché au fond du port. La dépêche suivante annonçant la mort de Fernando Pereira finit de m’assommer.
Dans la vie, en rencontrant la douleur et les larmes sur son chemin, chacun réagit à sa façon. Sur le plan intime, je me suis refermé comme une huître pour traverser les suites de cette affaire. Attitude vaine pour nier la mort d’un ami : quand on se réveille, vingt-cinq ans plus tard, il est toujours absent…
Au cours des semaines qui suivent ce jour fatidique, et au fur et à mesure que les soupçons sont remplacés par de lourdes certitudes, une honte, une incommensurable honte d’être français me tétanise la tête et le cœur. Je suis atterré que des militaires de mon pays aient commis cette abomination aux dépens de Fernando et du Rainbow Warrior. Le fait que cette histoire soit devenue une affaire d’État n’a pas guéri mes blessures, et je n’ai jamais eu envie de reparler de tout cela. Même en 2005, quand Greenpeace marquera bruyamment le vingtième anniversaire de l’attentat sur le parvis des Droits de l’Homme au Trocadéro à Paris, j’éviterai avec constance tous les micros qui se tendent vers moi. « Alors, il paraît que c’est toi qui aurais pu être à bord… Quand as-tu vu Fernando pour la dernière fois ?»
Page 124. Rainbow Warrior mon Amour, trente ans de photos aux cotés de Greenpeace. Edition Glénat 2011
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Aujourd’hui, je peux répondre à cette question. La dernière fois que j’ai vu Fernando Pereira, c’était chez moi, à Paris, lors d’une soirée amicale, comme l’on peut voir sur cette photo prise en avril 1985. Un moment de vie ordinaire et heureuse que les sbires du ministère de la Défense ont brisé net avec deux bombes dont les charges trop puissantes avaient été mal calibrées. Celle collée sous le plancher de la cabine de Fernando ne lui a laissé aucune chance de survie. Après mon départ de Greenpeace pour rejoindre AP, Il m’avait remplacé comme photographe sur le Rainbow Warrior.