REMI ET LA MAISON DE L’OCÉAN

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MORT D’UN GÉANT
En remontant le fil de nos carrières de photographes, on trouve toujours un parrain ou une marraine « déclencheur ». Le mien portait le nom de Rémi Parmentier, je salue ici sa mémoire.
Après Madrid et Amsterdam, troisième soirée d’hommages à Paris pour Rémi Parmentier après son décès survenu soudainement le 26 juin 2025.
Des mots très forts ont été entendus en ce 6 octobre 2025 dans le grand auditorium de la Maison de l’Océan à Paris, décoré de sublimes fresques marines. Sa magnifique famille, ses amis et de nombreuses personnalités se sont succédé au micro pour évoquer le chemin de ce militant hors norme.
Dès 1978, après avoir co-fondé Greenpeace en France alors qu’il n’avait pas 20 ans, il partait en Islande à bord du légendaire Rainbow Warrior pour s’opposer directement à la chasse à la baleine. Depuis, et jusqu’à sa mort, cette locomotive ne s’est jamais arrêtée de défendre l’environnement marin.
En février 1980, je frappe à la porte d’un petit bureau rue du Mail à Paris. Dix jours plus tard, Rémi m’attrape par le col de la chemise et me pousse comme photographe et membre d’équipage sur le pont du Rainbow Warrior… Un évènement qui allait durablement marquer ma vie ; toute ma carrière professionnelle et militante en a découlé.
Par la suite, j’ai, en effet, réalisé sur une période de 37 années, 220 reportages dans 40 pays à bord de 12 bateaux pour Greenpeace, organisation internationale dont la taille a explosé sous nos yeux.
Entre Rémi et moi, ça a tout de suite collé. En mai 1980, je pars avec lui en repérage en Espagne pour préparer la campagne contre la chasse à la baleine prévue avec le Rainbow Warrior. Cette enquête sur le terrain nous a menées directement au commissariat local pour une garde à vue de huit heures avant de passer en comparution immédiate devant un juge de Vigo pour violation de la propriété privée de l’usine baleinière de Cangas. C’est la seule fois de ma vie où mes films ont été saisi suite à une décision de justice. Heureusement que la police ne les a pas tous trouvés, ceux que j’ai pu sauver contenaient un scoop qui fit grand mal par la suite à l’industrie baleinière.*
Adepte des Actions directes non violentes, sur le plan tactique, Rémi était un génie. Sur mes photos, on le voit régulièrement monter avec courage et détermination au contact de nos « ennemis » pour leur parler directement, ce qui avait un effet très déstabilisateur sur eux. Il est le seul militant au monde que j’ai vu sauter à bord d’un baleinier espagnol ou d’un baleinier soviétique pour discuter avec l’équipage alors que nous étions en pleine mer, au-delà de l’horizon.
Rémi était l’un des fers de lance de cette campagne qui débouchera en 1982 sur le vote d’un moratoire mondial interdisant la chasse industrielle à la baleine. Un triomphe historique gravé en lettres d’or sur la longue liste des victoires de Greenpeace.
Ensuite, les campagnes se sont enchainées à une cadence infernale, on était sur tous les fronts : bébés phoques, déversements en mer de déchets nucléaires, industrie et essais nucléaires, pollutions en tout genre, j’étais toujours en première ligne et mes archives débordent. Si un accident concernant l’environnement survenait quelque part, on ne se demandait jamais s’il fallait y aller, on s’interrogeait seulement sur notre heure de départ !
1983 a été un grand cru et le magazine Stern** ne s’y est pas trompé. Leur numéro de fin décembre titrait en couverture sur une de mes photos, « Greenpeace, les vainqueurs de l’année ». À l’intérieur, le dossier qui nous était consacré faisait douze pages… On avait le feu sacré, on était jeune, un tantinet insolent et le monde entier, ou presque, nous adorait.
Sans notre chef d’orchestre, tout cela aurait été très différent.
Puis Rémi fut moins visible sur le terrain, trop occupé au téléphone et au télex, afin de toujours garder une longueur d’avance sur les évènements. Dans ces années là, chez Greenpeace, tout pouvait bouger très vite dans toutes les directions. C’était très excitant, mais heureusement qu’au bureau de Paris on pouvait compter sur notre minuscule « équipe de rêve » pour suivre le rythme endiablé de ces années fondatrices…
L’humour faisait partie de notre modus operandi. Sur sa carte de visite, il s’était lui-même surnommé « Nasty little agitator » (méchant petit agitateur) ! La dernière action que j’ai vécue en sa compagnie, avec deux autres activistes, nous vit percher sur une grue 20 mètres au-dessus du port de Cherbourg, afin de bloquer un déchargement de déchets nucléaires en provenance du Japon…
À cette époque, Rémi a fait ce qu’aucun militant de Greenpeace n’avait osé avant lui. Il a laissé tomber le ciré marin pour mettre une cravate afin d’écumer pendant des décennies tous les lieux de pouvoir. D’abord pour Greenpeace international puis pour Varda Group, qu’il avait également cofondé. Les délégués des innombrables Conventions internationales auxquelles il a assisté avaient intérêt à ne pas dire de bêtises s’ils ne voulaient pas s’exposer à la botte subtile avec laquelle il terrassait ses adversaires ; sa célèbre prise de judo politique !
La vie nous a éloignées, mais nous échangions régulièrement. Il suivait son « filleul » à distance et ses compliments sur mes photos me touchaient beaucoup. Comme moi, tintinophile confirmé (nos tribulations ont souvent ressemblé aux aventures de Tintin), il m’avait offert un petit Milou en céramique, statuette qui trône toujours sur une étagère de mon bateau.
D’un caractère parfois rugueux avec les personnes qu’il appréciait moins, son énergie, sa culture géostratégique et son intelligence nous ont tous tirés vers le haut.
Rémi, le metteur en selle, merci pour ta confiance alors que je n’étais qu’un simple photographe débutant. Merci de m’avoir envoyé au bout du monde rejoindre des gens extraordinaires pour photographier des campagnes extraordinaires, merci pour tout, Rémi, merci.
Pierre Gleizes, 6 octobre 2025
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* Péripéties que je raconte en détail dans mon livre « Rainbow Warrior mon Amour, trente ans de photo aux côtés de Greenpeace » Glénat, 2011
** Stern. À l’époque, plus gros tirage de la presse magazine en Allemagne